Si c’était facile, ça s’appellerait pas Ironman!

Les lumières de la finish line se rapprochent.

Dans le noir, je distingue les supporters, de toutes les nations, acclamer les athlètes qui passent la ligne noire et rouge. Il fait nuit depuis une bonne heure maintenant, et il me reste encore quelques centaines de mètres pour profiter de cette énergie unique, vrombissante, extrêmement forte et fragile à la fois. Je ferme les yeux et je prends le temps de refaire ma journée. Une journée unique pour chaque athlète qui prend le départ d’un Ironman. Une journée attendue, préparée, souvent appréhendée, toujours désirée et jamais regrettée. Le jour du grand départ après des mois de préparation. Le jour où on passe la frontière pour arriver dans la cour des hommes et femmes de fer.

La veille, à Calella, près de Barcelone, on sait que la ruche Ironman se prépare. Tous les athlètes, de toutes les nationalités, vont et viennent, leur dossard à la main, sac au dos et chaussettes de compression bien enfilées. Tous les amis du club de triathlon de Montauban sont arrivés, et on a plaisir à se voir et à se chamailler comme des lionceaux dans la savane.

Je taquine Fabrice, qui sait que je n’attends qu’une chose, lui claquer le fessier en le doublant sur le marathon (il n’oubliera pas de claquer le mien en me déposant sur le vélo !). Je m’enquiers d’Éric, qui reprend le chemin du longue distance après quelques soucis et blessures. Je chahute Laurent, pour qui c’est le premier Ironman et qui a le bracelet du « puceau » de longue distance. Je refais tout le check-up des sacs Run et Bike avec mon hôtesse de l’air préférée Franck, qui a tout le temps peur d’oublier un truc important. Mais surtout, je câline mon homme, mon chéri, mon héros qui va prendre le départ après 2 accidents de vélo qui ont complètement déglingué sa prépa de 7 mois. Je suis la seule fille du club sur cette course et je me sens fière de les représenter un peu ici !

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De gauche à droite : Loulou, Eric, Louloute, Fabrice

L’ambiance est bon enfant en cette veille de course. Chacun gère son stress à sa manière, mais personne ne met la pression à personne. Le soir, après une bonne binouze d’avant course, et un repas composé de pâtes et de viande blanche, nous allons tous nous coucher tôt, le cœur battant et l’envie d’en découdre.

J’ai du mal à m’endormir. Je me suis mis un challenge cette année. Faire mieux qu’en 2015. Faire mieux que 13h38. Du coup, j’ai le cœur en vrac, je flippe de louper une transition, de zapper un ravito… J’ai peur de décevoir…Je finis par dormir quelques heures, et je me réveille avant l’alarme de 5h45. Mon chéri Loulou a bien dormi, nous sommes détendus et nous descendons prendre le petit déjeuner. Ambiance lourde dans la salle du restaurant. Chacun gère comme il peut. Tout le monde sait que la journée va être longue.

J’ai dans la tête la chanson des Black Eyed Peas « I Gotta Feeling ». Super ! C’est le rythme qu’il me faut pour nager !  J’aurai cette chanson toute la journée dans la tête. Enorme ! Quand je l’écoute encore maintenant, j’ai des frissons partout.

Loulou et moi partons vers le lieu du départ après avoir minutieusement préparé toutes nos affaires pour nager. (Tu me fais le check-up, chéri ?). Ce moment à deux est indispensable pour nous. Marcher, main dans la main, se rassurer, s’encourager, et surtout se dire à quel point nous sommes fiers l’un de l’autre. Faire un Ironman en couple, c’est déjà rare. Mais celui-ci est notre deuxième. Nous sommes conscients que ce n’est pas donné à tout le monde.

J’ouvre les yeux. La ligne n’est plus très loin. Je vais franchir le pont en bois pour la 3eme et dernière fois. Le public est nombreux. Le vent m’apporte la voix du speaker. Il hurle à celui qui vient d’arriver « You are an Ironman ». Bientôt ce sera mon tour. Ma journée revient à moi, par flash d’images et de sensations.

La mer est d’huile, là, devant nous. Le serpentin d’humains prêts à plonger est formé. Loulou et moi sommes dans le sas des 1h05 (ce qui signifie qu’on s’est mis avec ceux qui nagent le 3800m en ce chrono-là à peu près). Un dernier câlin, une dernière caresse. J’ai des frissons et les larmes aux yeux. Je suis fière et pétrifiée de peur à la fois. J’en peux plus d’attendre. Les pros sont partis il y a quelques minutes. A tout à l’heure, mon ange… Je suis déjà fière de toi.

5-4-3-2-1 GO ! L’eau est bonne, limpide, pas une vague à l’horizon. Je nage jusqu’à la première bouée (300m) en essayant de trouver mon rythme et là, je chope les pieds d’un gaillard qui nage exactement comme moi mais en un poil mieux. Il a des grands pieds blancs et un bas de combi orange fluo ! Je ne peux pas le perdre. J’ai pris son aspi pendant presque 1 kilomètre avant de le doubler. Il a dû trop donner au départ, et il a fini par lâcher l’affaire. Demi-tour aux bouées des 2000, le soleil est maintenant bien levé et la vue est sublime. J’ai mon rythme, de bonnes sensations, je suis heureuse d’être là.  Les bouées passent sans encombre, mis à part 2 crampes dans les 2 mollets qui me perturbent, surtout moralement. Je vais jusqu’aux 3000m  à la force des bras, pour détendre les jambes, et tout rentre dans l’ordre. Je vois l’arche d’arrivée de la natation au loin, et je distingue la voix du speaker qui encourage ceux qui en ont déjà fini. Cette natation est passée vite, et je suis déjà dans la tente « femme » pour me changer intégralement et enfiler ma tenue vélo du club.

Je suis fière de porter la casquette de mes amies de « elles font du vélo », et je sais qu’à cet instant, elles sont un peu avec moi !

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Photo de veille de course, avec ma jolie casquette!

Pas de perte de temps. Je sais que le vélo, ce n’est pas mon point fort en termes de chrono. Je suis une bonne vieille Diésel ! Je sais enquiller les kilomètres pendant des heures, comme à l’entraînement, mais je ne sais pas aller vite. Ce n’est pas grave, j’ai la banane, un sourire indévissable sur le visage, et l’envie de tout donner. Tout me revient quand je monte sur mon fidèle Look : 7 mois de préparation, à passer des heures les fesses sur la selle, les jours où je n’avais pas envie, les jours de pluie ou de vent, le jour de mon anniversaire, les dimanches où on se couche tard la veille… Les matins où j’avais mes règles, le ventre en vrac, et où mon amour de Loulou me disait « Chérie, ça va payer ! Ton corps s’en rappellera le jour J ! Go ! Tu vas rouler »… On est quand même un peu barge…

La partie vélo (2 grandes boucles et une mini boucle) a l’avantage d’être relativement plate (800m de D+ sur l’intégralité des 180 kil) et de passer plusieurs fois là où se trouvent plein de supporters acharnés. Je me vois encore, comme dans un film, à traverser les villages, toute sourire, et recevoir des gens une énergie incroyable. Vers le premier demi-tour, je croise Loulou. Il va bien, il m’encourage, il est beau ! Comme je l’aime fort… Mon pote Fabrice ne m’a toujours pas doublée, et je suis surprise. Je le vois alors, qui roule vers le demi-tour lui aussi. Purée, je suis fière, il ne me claquera le fessier que presque vers la fin de la première boucle en me criant gentiment « Tu avances comme un avion, Louloute ! ». Fin de la première boucle, j’ai croisé Franck, qui souffre de sa blessure au genou mais il donne tout. J’ai fait un bout de chemin avec Laurent, qui gère comme un chef… La foule est là, compacte, déchaînée. Je décide de faire comme il y a deux ans : provoquer une Hola. Ça dépasse mes espérances ! Les gens m’acclament sur plusieurs dizaines de mètres en levant les bras, je suis tellement émue que j’en pleure ! Indescriptible… Inimaginable… Public, vous êtes indispensable, généreux, magique…

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Plus quelques mètres maintenant… Mes jambes deviennent légères, j’ai des ailes de papillon dans le dos, une libellule posée sur l’épaule et une brindille dans ma chaussette. Je suis bien, je pense à mes fils Adrian et Joran. Je sais qu’ils sont fiers de moi, je les aime si fort à cet instant-là. Mes fils, votre maman va être une Ironman pour la deuxième fois dans quelques minutes, un jour vous raconterez ça à vos enfants. Les lumières brillent de plus en plus fort au loin, la musique se fait plus insistante.

Le vent s’est levé, putain ! Et la deuxième boucle est laborieuse. Il est de face, souffle par rafales et laisse peu de place à l’improvisation. Je pense à m’alimenter un peu plus, mais le sucré commence à m’écœurer. Je me force, c’est obligatoire. Toutes les demi-heures je mange quelque chose. Je croise de plus en plus de gens qui galèrent, qui soufflent, qui grimacent. Et je me dis que si c’était facile, ça ne s’appellerait pas un Ironman. Mes quadri me font souffrir, et mes fesses aussi. La position est de plus en plus pénible, mais je m’accroche et je joue avec les supporters dès que l’occasion se présente. Ça me gonfle d’énergie. Kilomètre 177, je rentre dans Calella, et on dirait une étape du Tour. Tout le monde hurle, t’appelle, te sourit et je me retrouve à l’entrée du parc à vélo, le cœur battant et des frissons plein le dos. Fait incroyable : je n’ai pas mal aux jambes. J’arrive à courir pour poser ma bête et aller vers la tente de transition. Je n’en reviens encore pas. Des filles sont là, épuisées. Elles me regardent, abattues. Je leur souris « Come on Girls ! This is our day ! ». Elles n’ont pas la force de me répondre, et je sors commencer le marathon plutôt reboostée.

Les premiers mètres piquent un peu, mais je m’attendais à pire. L’entraînement paye, tu as raison chéri ! Chris m’encourage, merci à elle aussi ! Je croise Marie-Laure qui me crie « Joran te dis qu’il t’aime ! Tes fils sont fiers de toi ». Et je pleure comme une madeleine en me mouchant dans mon t-shirt rose. Mes fils, mes amours, mon énergie à cet instant. J’attends de voir Loulou, et je remercie Marie-Laure pour ces secondes de bonheur. Elle ne sait pas à quel point ces quelques mots, son regard ainsi que celui de Valérie et Edith, nos fidèles supportrices et femmes de triathlètes, ont une valeur inestimable. Je passe le premier petit demi-tour qui touche la ligne d’arrivée, et le plus dur commence. 3 tours à faire pour boucler les 42,2 kilomètres du marathon.  Je connais le parcours, simple, régulier. Je souffre mais je tiens bien le rythme. Quelqu’un me tape les fesses. C’est Loulou ! Il est en train de finir son dernier tour. Il va bien, mais il souffre terriblement du manque d’entrainement de septembre suite à son accident. Il m’encourage, il est fier, et je l’aime (je le lui crie).

Fin du premier tour, je croise mon Fabrice en face. Il en chie. Il trottine. Il a à peine 800m d’avance sur moi. C’est sans peine que je le remonte à la fin du deuxième tour et que je lui claque le fessier. J’en profite pour le gronder un peu car il marche, et je lui avais dit de marcher le moins possible. Il me fait comprendre qu’il n’en peut plus, et je le gronde encore pour le motiver. Je m’en veux toujours maintenant. Pardon Fabulous, j’ai fait comme j’ai pu. J’espère que tu ne m’en veux pas. Il pleut. Je suis trempée. Mes chaussures sont lourdes d’eau. Je commence à saturer. Si c’était facile, ça s’appellerait pas un Ironman !

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Dernier tour. Il commence à faire nuit. J’ai mal partout. Mes jambes hurlent à la mort, mon estomac n’accepte que le coca et l’eau. Je me force avec dégoût à prendre des gels. A cet instant, je hais le sucré comme jamais. J’ai croisé Laurent qui en finissait et qui allait bien. Il me dit qu’Éric a chuté mais qu’il va bien. Tout se mélange dans ma tête. Un gars est assis sur un muret. Il se tient la tête entre ses mains. Je passe devant lui, je n’ai pas la force de l’encourager. Et je l’entends vomir tripes et boyaux juste après mon passage. Une fille pleure au ravito, elle a une couverture de survie. Finalement je vais bien moi. Je n’ai marché qu’en me ravitaillant, et j’ai gardé un rythme convenable tout du long. Je compte les kilomètres. Il m’en reste 8… puis 6… puis 3…

Je décide de ne plus m’arrêter aux ravitos. Ma Garmin bip « batterie faible ». Quoi ??? Tu vas pas me faire ça ? Ma batterie à moi, elle est pas faible peut-être ? Et j’irai jusqu’au bout nandediou ! Du coup je me dépêche encore plus. Je veux arriver avant qu’elle ne s’éteigne et n’efface tout mon Ironman. Il reste 2 kilomètres. Les platanes de la dernière ligne droite s’offrent à moi, majestueux, protecteurs. J’entends Marie-Laure et Eric me crier plein de choses. Je comprends rien mais je sais que c’est bon, délicieux même.

Le pont en bois est là, devant moi. C’est la dernière fois que je le franchis. Je n’ai plus mal nulle part. Je suis bien. Comme anesthésiée. Les gens crient, mais je n’entends rien, comme si mes oreilles étaient entourées de coton. Je ferme les yeux. Si c’était facile, ça s’appellerait pas un Ironman.

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Le tapis rouge est doux, souple, soyeux. Je marche maintenant. Il reste 100 mètres. Je veux les savourer. Le coton de mes oreilles disparait d’un coup, et j’entends « Highway to Hell » à fond dans la sono. Le speaker me parle, je lui fais signe que je vais l’embrasser. Il rigole. Je claque des mains à droite, à gauche, je réclame une Hola (obtenue) et je savoure le bonheur inouï de franchir cette ligne mythique, en entendant le fameux « Stéphanie, YOU ARE AN IRONMAN ! ».

Yes. Je suis une Ironman, deux fois. Et j’ai tenu mon pari. 13h03.

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35 minutes de moins qu’en 2015. Je crois que je n’ai jamais été aussi fière de moi sur un triathlon.

Putain, Je suis une Ironman, à 46 ans. Et c’est trop bon !

MERCI a tous ceux qui m’ont encouragée de près ou de loin.

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